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L'institution, le suicide et le temps du deuil, France

  • Vie sociale et quotidienne
  • Europe : France
  • Témoignage

Par Aleksandra Kosinska le 12/06/2012

L’institution, le suicide et le temps du deuil[1]
 
Le suicide, ce geste de non retour, dont il est si dur et pénible de parler, marque, à un moment donné, nos trajectoires de vie, qu’elles soient personnelles ou professionnelles.
 
Les institutions du champ médico-social sont régulièrement confrontées aux questions de la mort mais devoir traverser et accompagner les moments qui  succèdent au suicide, cette mort si particulière, est délicat, complexe et douloureux.
Parler de la mort est difficile car engage celui qui en parle et celui qui est parti. Parler suicide, partager et traverser cette situation particulière, inclus une série des mouvements processus psychiques dont n’avons que peu la maitrise.
 
S’il est si difficile de penser le suicide, c’est parce que d’une part il implique la mort, d’autre part parce qu’il jette dans la sphère publique (institution, équipe, bénéficiaires…) l’intimité de la fin de la vie.
Au choc de perdre quelqu’un d’apprécié, de devoir annoncer la disparition, gérer ce que cela va provoquer,  s’ajoute le choc de la décision que la personne impose sans recours : se tuer sans que l’on n’y puisse rien.
On se trouve soudain dépossédé (des projets communs, d’espoirs, de sa présence, de la possibilité de lui dire au revoir, de son ultime absence, …).
Puis « il y a à »  partager cette mort, on tend à se la représenter, à la justifier… à se l’expliquer, sans toujours avoir des informations pour pouvoir le faire... restant parfois avec notre imaginaire personnel, nos pensées propres.
 
Après le suicide de la personne, la pensée pour elle, le regard sur cette personne devient particulièrement présent, particulièrement chargé et inévitable.
Il est alors fréquent de voir s’opérer, souvent à notre insu, divers mouvements émotionnels. Ceux la ne sont pas sans lien avec le regard actuel (fruit de l’héritage culturel) de la société sur le suicide…
Ce regard, malheureusement condamnant qui amène des familles à être dans la réticence et ne pas vouloir en parler pour se protéger des jugements[2], provoquant parfois la honte, la culpabilité, le tabou, le silence…
 
Bien plus que dans tout autre deuil la question d’une éventuelle responsabilité fait surface comme par urgence. On s’efforce parfois de trouver quelqu’un (un être proche du défunt...) ou quelque chose (la maladie, les circonstances de la vie…) qui pourrait endosser la responsabilité de l’acte suicidaire.
 
Parfois c’est l’impuissance et la culpabilité qui nous amènent à nous remettre en question… Aurions-nous pu faire quelque chose ? Qu’aurions nous dû faire de plus pour l’en empêcher ?
Aurions-nous commis une faute ? Serions-nous passé à côté d’un signe visible qui aurait du nous interpeller ? Autant de questions que d’émotions sous-jacentes…. Plus le lien avec le défunt était proche ou fort  plus intense et violent sont les sentiments que ces questions soulèvent.
 
Il se peut qu’en ayant fait le tour de ces questions, on en vienne à faire face à une interrogation dont on refuse d’accepter la possible réalité : la personne décédée a-t-elle agi en toute conscience ?
Comment accepter une telle idée ? Le seul recours envisageable est de mettre à distance de soi cette pensée, tellement elle nous est insupportable.
Elle est insupportable car plus ou moins inconsciemment on s’identifie avec le défunt, en se mettant dans sa peau, en imaginant ce qui lui est arrivé. Etant humain, on ne peut s’empêcher de se mettre dans la peau de celui qui a pris la décision de se tuer. On pense capter, par cet effleurement de pensée, ce que l’autre a pu ressentir… et c’est dur… choquant … intolérable…
C’est là que l’inconcevable devient palpable…
 
En touchant du doigt l’intensité de « sa » détresse, on ne peut se protéger du malaise, de l’angoisse qui monte, consciemment ou inconsciemment, violement en nous mêmes.
L’idée que le défunt ait pu ressentir autant de désespoir, autant de détresse nous est insoutenable.
C’est cette prise de conscience qui amène parfois à « décharger » le défunt de la totale responsabilité de son acte.
 
Il y a, en effet, à donner du sens, une explication, une raison au suicide.
A défaut, les repères s’envolent, tout devient soudainement absurde, incontrôlable, imprévisible et  déstabilisant… Il faut se protéger d’une telle éventuelle désintégration, du morcellement qui résonne en nous.
 
Puis, le chemin faisant, avec le temps, il  y a aussi à protéger le parcours commun effectué, ce qui a été bon dans la rencontre, ce qui a été constructif…
C’est là qu’il y a du sens à chercher, à retrouver ces moments précieux pour ne pas les oublier.
Il y a à donner du sens à la vie vécue… et pas seulement à la mort survenue.
Et cela prend le temps que ca prend.
 
 
Et, si en fin de compte, le suicide… cette mort particulière, était non pas l’aboutissement du désir de mourir (ou de cesser de vivre), non pas une envie d’en finir avec la vie, mais d’en finir avec la souffrance ?
 
Le suicide ne serait-il pas, avant tout, un acte pour stopper l’intolérable souffrance ?
 
Ce n’est pas tant la volonté d’arrêter de vivre (et de vivre ce qui en fait partie : la famille, le travail, vie sociale etc.) mais bien celle d’arrêter l’insupportable.
 
Quand l’aide de l’entourage, des professionnels de santé, quand les traitements ou les hospitalisations n’ont pas pu suffisamment atténuer la peine… quand la douleur, même atténuée, revient par épisodes, ou de manière perçue comme trop effrayante … le suicide, lui, apparaît non pas comme la fin de la vie, mais comme une délivrance de la souffrance devenue inadmissible.
 
Et si l’on choisit, en tant que proche, professionnel, ami ou voisin, de prendre sous sa propre responsabilité cet acte qui a échappé à tout contrôle (et qui réalise peut être la délivrance de la souffrance du défunt) on le dépossède de cela. En en endossant la responsabilité, on risque alors de payer un prix très fort.
 
Ce positionnement peut nous piéger et :
 
- d’une part, renforcer le poids de notre propre culpabilité, de notre propre impuissance, en nous engouffrant dans les méandres des hypothèses qui, en réalité, nous coupent (temporairement, plus ou moins longtemps) des autres, de nos relations, de la vie qui continue ;
 
- d’autre part, on enlève au défunt son humanité, sa maturité, sa responsabilité et sa capacité à penser sa vie, l’insupportable qu’elle comporte ainsi que la responsabilité de sa décision, même si celle-ci est ultime, même si celle-ci va à l’encontre de tous les propos humains, éthiques et sociaux (tels que nous sommes habitués à les penser).
 
 
 
 
 
Derrière toutes ces questions il y en a aussi une autre qui obsède l’esprit : Pourquoi ?
 
Ce qui est compliqué c’est d’accepter l’idée que l’on ne pourra pas y répondre vraiment. On devra se satisfaire de quelques éléments dont on dispose, de quelques suppositions, se débrouiller tant bien que mal avec des « peut-être » qui ne soulagent pas vraiment.
 
Derrière ce « Pourquoi » ne se cacherait-il pas, une autre question plus profonde, plus essentielle, que l’on se pose à soi-même :
« Suis-je, d’une façon ou d’une autre, en partie responsable de cette mort ? Aurais-je pu intervenir d’une quelconque manière ? »
 
Le « pourquoi » est aussi une manière de véhiculer la colère…
Parfois la colère monte en force et peut s’exprimer sous forme de la violence…
Mais derrière, il n’y aurait-il pas une sensation d’avoir été oublié, zappé, rejeté, abandonné par le défunt qui a finalement choisi (« préféré ? » se diraient certains) nous quitter.
Parfois la colère répond à la culpabilité (quelquefois on s’auto-accuse ou on imagine le défunt nous accuser « vous n’avez rien compris, vous n’avez pas su m’aider, vous n’avez rien fait… »).
 
La colère, comme toute autre émotion, est légitime… et parfois relative au désespoir qui jaillit quand l’événement nous confronte à l’impuissance.
 
Ce qui est important c’est de ne pas s’interdire toutes ces oscillations…ces émergences d’émotions…
Et si elles sont trop submergantes, en parler à quelqu’un (une personne tierce ou  suffisamment solide, extérieure qui n’en sera pas encombrée), écrire… ou faire toute autre chose pour évacuer, ne pas rester encombré avec ce qui est, certes légitime, mais pesant.
 
A chacun (cela peut se faire en équipe également, mais pas uniquement) de trouver sa propre manière de s’apaiser, de se ressourcer… de prendre soin de soi….
Durant le temps qu’il faudra…
Il n’y a pas de règle en la matière… car chaque être humain est si particulier.
 
Tout ce qui est spécifique et qui convient à chacun est valable.
 
 
 
Voici quelques repères :
 
Phases du deuil :
 
  • Phase du « choc », de « sidération » (à l’annonce et bref temps après). C’est comme si la personne n’avait ni affect, ni émotions, ni sensations, comme hors du monde des vivants, le choc peut anesthésier, rendre incohérent voire délirant. Ce moment est caractérisé par la sidération, on peut voir les personnes prostrées, sidérées, immobilisées, sans voix, ou dans une sorte de logorrhée immaitrisée.
 
  • Phase du refus, qui peut se manifester par le déni, la négation, la non acceptation de l’absence et de  la mort, « ah combien de temps va-t-il rester chez lui car demain il faut qu’il fasse telle et telle tâche », « il a rendez-vous  avec son médecin après demain »… etc.). Il s’agit de mettre à distance sa propre détresse. Cette phase du déni de la mort est légitime, normale, si elle ne se prolonge pas « ad vitam aeternam » et si s’en suivent les autres étapes du deuil. A ce stade il s’agit d’être là, disponible et à l’écoute. La présence est plus importante que les mots les plus justes.
 
  • Phase de la colère traduite par les larmes, les cris, la colère… ou le contraire : le mutisme. Cette étape amène à penser la perte. Il est alors important de laisser la personne exprimer à sa façon ses émotions, dans le respect. Parfois les cris, les larmes sont tellement violents, que trouver un lieu calme ou un bureau éloigné, fermé, insonorisé (si cela se passe en institution), peut aider la personne à extérioriser ses émotions en sécurité, sans crainte d’être entendu et jugé par les autres. Ce qui permet de ne pas enfermer en soi toute la détresse que le deuil provoque. Savoir accueillir la violence ou l’agressivité de la personne permet de la canaliser.
 
 
  • La phase de l’abattement, la tristesse pouvant aller dans la dépression (la dépression réactionnelle est tout à fait normale et saine). Asthénie… manque d’envie…maux du corps avec douleurs diverses…Dans cette phase il est important non pas tant de chercher à  remonter le moral de la personne (ce qu’elle pourrait interpréter comme de l’incompréhension ou la négation de ce qu’elle ressent) que de la laisser parler, d’évoquer l’histoire commune avec le défunt… permettre à la personne de digérer ses émotions… à son rythme…
Et cela prend du temps.
Petit à petit vient la résignation puis le regret. C’est aussi une manière de préparer l’acceptation de la perte qui est la dernière étape du deuil.
 
  • La phase de l’acceptation vient à la fin du deuil. Elle fait place à des souvenirs qui datent d’avant le décès. La mort peut être intégrée dans l’histoire de vie. Cette phase permet de ne pas oublier le défunt, c’est une sorte de garant de la mémoire. 
Cette mémoire qui n’est plus encombrée par le deuil et qui fait place à des souvenirs entiers, vrais et non pas idéalisés ou désespérés. Se présentent enfin des souvenirs témoins de ce qui a été vécu avec le défunt, a la fois ce qui a été bon, agréable mais aussi des souvenirs moins agréables, comme certains désaccords, colères ou regrets. C’est le souvenir de la vie telle qu’elle a été dans sa réalité… son authenticité.
 
  • Quant aux émotions, elles sont légitimes, certaines seront toujours là. Plus la blessure de la mort est étendue, profonde, plus la cicatrisation est longue… et il y a à respecter ce temps. Il n’y a pas de règles en matière, pas des délais minimum…
 
 
Comme un pincement au cœur quant on évoque le défunt, comme les regrets ou la tristesse apaisée.
 
 
 
Souvent il est important d’évoquer et/ou d’accomplir, pour ceux qui le souhaitent (et là le temps psychique de chacun est très différent), les rituels du deuil.
 
Faire quelque chose en commun, transmettre ou recevoir des condoléances, savoir qu’il y a la possibilité d’assister aux obsèques (sans l’obligation d’y aller), ou juste la possibilité de se rendre au cimetière, apporter des fleurs, imaginer un moment ou un lieu de recueillement (réel ou imaginaire)… sont autant de choses qui peuvent aider.
 
Quelque temps après il peut être judicieux d’évoquer des souvenirs communs, à travers un album photos ou toute autre moyen qui vient (une discussion spontanée, une pensée, un objet évoquant la personne).
 
Tout ceci peut contribuer à préserver la mémoire et la dignité du défunt et du parcours commun.
 
 
 
Il est également important de rester attentif individuellement (pour et en soi) et collectivement, pour les autres (collègues, travailleurs) face:
 
  • Au blocage qui persiste et « s’éternise » dans une des étapes du DEUIL
  • A un « écho » trop puissant par rapport à d’autres morts et réactivations d’autres deuils dans l’histoire personnelle et/ou institutionnelle.
  • A une entrée dans le silence, le mutisme ou dans son contraire: l’excitation ou l’agitation violente, la logorrhée sans accès à la personne.
  • A la dépression prolongée qui fait penser à la mélancolie, avec des idées suicidaires.
 
Parfois, pour accompagner au mieux, c’est la présence qui est la plus importante.
Il y a des moments où aucune parole ne peut traduire ce que l’on peut ressentir.
 
Dans les premiers moments du deuil, moins on dit, mieux on accompagne, à condition d’avoir une capacité de présence qui requiert de la disponibilité physique (être auprès, être avec) et psychique (être disponible dans sa tête pour entendre, accueillir, partager et co-porter en étant touché soi-même mais pas atteint, impacté par ce qui est dit).
 
Prendre soin des autres est important et pour cela prendre soin de soi est essentiel.
 
                                                                                 
 
Aleksandra Kosinska.
Psychologue Clinicienne, Fondation Des Amis de L’Atelier, Sesame Orsay, 91400 Orsay
Psychologue Clinicienne, Psychothérapeute, Formatrice Consultante, Cabinet Privé, 75007 Paris


[1] Ce texte est écrit en partie en référence à des  articles et fragments d’ouvrages et revues spécialisées.
[2] « Le suicide entrainait autrefois l’excommunication des proches, l’expropriation des familles. Le défunt se voyait refuser par l’Eglise de droit de sépulture. Aujourd’hui encore, le suicide apporte la honte. Il demeure un redoutable tabou au sein de notre société. Cette honte qui pousse une famille à ne parler que d’ « accident » et qui impose le silence un deuil rendu impossible par le mensonge et les non-dits. Le poids du silence qui pèse autour du suicide est tel qu’il enferme les proches en deuil dans une solitude inimaginable. Il y a, de fait, une telle réticence à reconnaître socialement le suicide que le deuil qui y fait suite se voit ignoré, négligé ou oublié au plus vite. ». (Dr. Ch. Fauré, « Vivre le deuil au jour le jour », 1995). Ainsi les familles où il y a eu suicide tentent à l’oublier, à ne jamais en faire mention. S’ils en parlent, au retour du regard ils reçoivent la honte ou la suspicion, l’exclusion parfois … qui va de pair avec le jugement sur la famille entière comme « anormale ».
Des phrases comme : « tu ne vas quand même pas fonder  ta famille avec quelqu’un dont le père s’est suicidé ? » ; « cette famille est malade » », illustrent bien le propos. 
Langue d'origine : Français
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